La nature (dés)humanisée de Raphaël Bouyer

March 20, 2018

Jouant sur des paradoxes figuratifs, qui pointent du pinceau les maux de la société, Raphaël Bouyer esquisse une peinture de la représentation dénonciatrice. Sa Dénaturation picturale exposée actuellement à la galerie Marielle Bouchard révèle une touche percutante où se mêle espoir et désillusion et enracine la dimension politique de la figuration en art.

Si l’abstraction et les médiums numériques ont envahi l’art contemporain au tournant du XXIe siècle, le champ plastique des années 2010 est (ré)investi par une figuration picturale où le corps incarne les voix vindicatives d’une société qui se meure, dénonçant « le patriarcat capitaliste qui règne dans le monde de l’art ». Un essor esthétique et créatif à l’échelle du globe qui s’est infiltré également à Grenoble et rend compte d’une nouvelle mouvance, qui échappe un temps au marché de l’art et redéfinit notre rapport aux images et à la matérialité de l’œuvre.

 

La capitale Dauphinoise a de fait vu apparaitre de jeunes artistes usant de la peinture comme d’une forme corporelle, dans un souci substantiel et sémiologique, tels que Johann Rivat, Alice Assouline et David Lefebvre, ainsi qu’avec des expositions collectives interrogeant le flux des images et l’art contemporain par le prisme de la toile à l’instar de Who’s afraid of picture(s)? en février 2015 à l’École d’Art Supérieure de Grenoble.

 

Une effervescence figurative du pinceau qui permet de donner une enveloppe signifiante aux mots tus et aux maux invisibles d’une modernité à l’agonie en revenant aux prémices de l’art, telle une réminiscence nostalgique bienveillante. Un retour qui cependant défragmente les codes esthétiques de la peinture des siècles précédents pour proposer un melting-pot artistique où la pluralité ouvre un interstice fécond.

 

C’est dans ce contexte de bouillonnement créatif et de persistance du médium que Raphaël Bouyer délie sa touche résonnante avec sa première exposition personnelle à la galerie Marielle Bouchard. Une Dénaturation qui soulève des questions sociétales et environnementales teintées de pessimisme mais rehaussées par une tendresse colorée, non sans filiation avec d’autres peintres contemporains.

 

MISE EN COLORATION

Si le jeune artiste évoque David Hockney comme inspiration, son esthétisme se rapproche davantage du peintre Jacques Monory où le réalisme de la figuration est distancié du réel par des couleurs altérées et percutantes permettant de faire basculer les mises en scène picturales dans une vérité à la dérive.

 

 

La Dénaturation qui peint ainsi les murs de la galerie Marielle Bouchard offre au regard un ensemble transfiguré où la touche est tantôt épaisse, tantôt vaporeuse au gré de trois séries réalisées entre 2014 et 2017. Les Divergents se mettent en marge de la société, en rupture nerveuse avec leur environnement asphyxié par un air nauséabond. Un homme est alors agenouillé lamentablement à l’écart des forces de l’ordre, tandis qu’un autre se trouve noyé dans les reflets d’une galerie. L’humain est isolé, presque dépossédé de son essence, écrasé par le monstre bétonné de la modernité qui ne laisse aucune échappatoire aux frustrations contemporaines si ce n’est dans la brume rosée de la Dénaturation qui s’élève, smog séduisant qui travestie cependant la pollution des grandes villes asiatiques. Dans cette série, la confrontation entre l’urbanité abusive et la nature en lutte se revêt de teintes douces, illusion d’une jungle qui pourrait renaitre. Des questions écologiques que l’on retrouve dans Ordinary life où les personnages sont victimes de leurs propres erreurs, le visage enfermé dans des masques à gaz, et tendent à retrouver leur humanité par la méditation. Raphaël Bouyer compose une mise en scène cinématographique léchée où la narration opère une cohérence intrinsèque entre les différentes séries, de l’inquiétude écologique à l’ironie colorée sur la situation, avec une tendresse bienveillante pour les personnages qui peuplent son univers.

 

Cette dystopie sociétale, Raphaël Bouyer tente ainsi de l’enrayer dans les creux bariolés de l’espace de la toile par la spiritualité. Le post apocalyptique devient miroir des insécurités modernes mais émet l’espoir d’un interstice lumineux aux problèmes actuels et aux enjeux attenants, donnant à la peinture de l’artiste une dimension humaniste.

 

Cette première partie, où la frontalité des toiles élabore une iconographie prégnante, est visible jusqu’au 31 mars et sera relayée par une seconde sélection d’œuvres du 5 au 21 avril. Un nouveau panorama de peinture dénaturée qui tranchera, à n’en pas douter, dans le vif colorimétrique et discursif grâce aux coups de pinceau de Raphaël Bouyer.

 

Dénaturation, à la galerie Marielle Bouchard jusqu’au samedi 21 avril

 

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